Légende du sire de la Maix Texte libéral de Jean de Reichberg
"C'est par un sentiment de douce mélancolie que le voyageur venant de Vexaincourt, se sent étreint en apercevant le lac de la Maix au débouché de la forêt... Charme étrange d'un paysage de légende, avec son grand trou noir du lac enfoui sous des sapins et des feuillus de hêtres verts, avec sa petite chapelle perchée dévotement sur l'escarpement d'une rive, comme pour préserver les eaux grises des Elfes mystérieuses. Au Moyen-Age, en ce lieu solitaire, se dressait fièrement, tout en granit, le burg fameux de la Maix. Ses tours arrogantes, semblaient narguer les deux vallées qui dans le lointain, vont mourir en pente douce, vers la Meurthe au cours sinueux. Nulle chaumière ne se blotissait sous les hauts remparts crénelés, car il était enserré de forêts profondes et son terrible sire était renommé pour sa cruauté. L'âme du baron, était restée jadis par delà le Rhin. Jeune écuyer, il avait en effet dans le burg de son suzerain, au mépris de la loi jurée, les joies les plus douces, mais aussi les plus coupables d'un amour partagé. Il avait même conçu l'espoir d'arracher sa bien-aimée au foyer conjugal, pour l'emmener en son domaine. Tel un voyageur rapporte d'une traversée lointaine, aprés l'avoir ravie dans un temple, une idole finement ciselée qui fait rêver à des horizons étranges. Mais un jour, la blonde châtelaine, aussi cruelle qu'inconstante, l'avait fait jeter en un cachot, pour pouvoir se donner à un autre maître. Le malheureux amant s'était échappé, puis avait poignardé sa coupable maîtresse, avant de s'enfuir vers son repaire de la Maix.
Vingt ans se sont écoulés ; le baron vieilli, n'a pas oublié sa dame et sa vengeance inassouvie s'exerce brutalement sur tous les sujets de son domaine, car la douleur rend aveugles et cruelles les âmes mauvaises. Tout le jour, il chasse dans les sous-bois dont la tristesse s'harmonise avec ses sentiments... La bande des aventuriers qui l'entoure est connue jusqu'à vingt lieues à la ronde. Quand elle descend en plaine pour quérir des troupeaux et du vin, elle laisse sur son passage le deuil et la misère. Aussi les femmes se signent-elles quand leur regard tombe par mégarde sur le château et les enfants tremblent-ils au seul nom du sire de la Montagne.
Or, un soir, les soudards appesantis par la fatigue, franchissent la herse du burg. Ils poussent à coup d'épieux des paysans qui plient sous le poids du butin pris dans leur chaumière. La nuit, qui lentement s'étend sur la nature est piquée au loin de points rouges marquant la trace des pillards. Le seigneur, passant par un créneau sa tête rousse, les yeux brillants d'une haine voluptueuse, contemple dans un sourire cruel la longue théorie qui s'avance silencieusement.
Mais les étoiles qui naissent à peine au firmament et le disque de la lune se cachent tout à coup sous d'épais nuages qui viennent se déchirer sur la cîme des sapins et sur la pointe des tourelles. La pluie tombe drue, envoyée par la Providence miséricordieuse, pour éteindre les incendies.
Sous les voûtes du repaire, l'orgie commence. Le sire et ses vasseaux étendus sur des peaux de bêtes se gorgent de viandes et de vin en écoutant les vielles des paysans qu'on oblige à jouer... mais le chant est plaintif, car les pauvres hères songent aux foyers dévastés ou volés, où dispersés dans la plaine ; à la femme et aux enfants qui grelottent sous le toit. Si triste devient l'air, que le baron en tressaille sur sa couche, la pensée d'amour lui revient en tête, il rugit...mais n'a point la force d'arrêter les musiciens. Son oeil se voile d'une larme qui roule dans sa barbe.
Soudain les torches s'éteignent, les tables se renversent, les murs tremblent, la foudre tombe tout alentour. Les sapins sifflent sous l'orage et, déracinés par le vent viennent se briser sur le manoir. La carcasse de granit est secouée comme fêtu de paille, les portes de chêne sont arrachées et la lueur des éclairs laisse voir aux convives qui s'accrochent désespérément aux murailles, des sangliers énormes, aux yeux chargés de flammes qui les éventrent de leurs crocs flamboyants.
Le roc et le mont chevelu s'entrouvent et baillent à la lune qui reparait tout à coup, puis le burg s'enfonce majestueusement en terre, glissant lentement dans l'ouverture béante, et menaçant encore le ciel de ses tourelles aiguës. Quelques mois après, les habitants des vallées, n'entendant plus par les bois les cors des sinistres chasseurs, tentèrent de s'approcher du lieu redouté ; ils n'y trouvèrent plus qu'un lac paisible et noir.
Leurs âmes s'emplirent d'allégresse ; mais ils s'étaient attardés jusqu'au clair de lune... Ils entendirent s'exhaler de l'onde, dans le calme profond du soir, un chant infiniment triste. c'était la plainte éternelle du sire de la Maix, victime de l'amour coupable qui conduit au crime ou au malheur." |