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UN PAYS DE LEGENDES

Les légendes font partie du patrimoine culturel d'une région, elles se colportent dans les chaumières au fil des siècles et de génération en génération. Raon-l'Etape et la vallée de la Plaine n'échappent pas à la règle. A la Porte des Vosges on narre familièrement celle du "Rouge Vétu", rencontre d'un voyageur avec le diable, et celle de la Roche Schaché, où jadis, les mères raonnaises allaient chercher leur nouveau-né.

Les plus sibyllines et connues sont celles du lac de La Maix. Jean de Reichberg dans un texte libéral parle d'un baron au coeur déchiré venu d'outre Rhin, un seigneur sanguinaire qui, un soir de pillage et d'orgie, fut englouti avec son burg de granit et ses hommes de main aprés avoir été éventré par d'énormes sangliers aux yeux chargés de flammes. Auguste Pellingre décrit celle du diable violoneux, les danses et les ripailles des villageois le jour de la fête Dieu et les cloches du Pèlerinage qui sonnent en vain. Ces deux légendes concourent à la création imaginaire du lac de La Maix. De la première on raconte que s'exhale parfois de l'onde la plainte éternelle du sire de La Maix, de la seconde, on dit que le jour du pèlerinage on entend encore, en se penchant sur l'eau, les musiciens et le bruit des danses.

A ce romantisme s'ajoutent la propriété du lac à donner un mari dans l'année à toute jeune fille qui réussirait à en faire sept fois le tour sans prononcer une parole et les rivalités villageoises entre Moussey et Luvigny suscitées par la statue de Notre Dame de la Mer. Enfin, il faut savoir que le pèlerinage fut interdit et la chapelle de La Maix détruite en mai 1758 sur ordre de Dom Augustin Fangé, administrateur de l'abbaye de Senones, parce qu'on y pratiquait, semble-t-il, depuis quarante ans, des résurrections d'enfants morts-nés pour les baptiser ensuite.

Bref, toutes ces histoires contribuent aux mystères du Pays des lacs, elles sont tenaces puisque la chapelle de La Maix fut reconstruite en 1865 par souscription publique et le pèlerinage de la fête Dieu rétabli. Comme quoi les gens d'ici tiennent à leur traditions!

                                                                                                              Jean-Pierre De Angeli

 

Légende du sire de la Maix

Texte libéral de Jean de Reichberg

 

"C'est par un sentiment de douce mélancolie que le voyageur venant de Vexaincourt, se sent étreint en apercevant le lac de la Maix au débouché de la forêt... Charme étrange d'un paysage de légende, avec son grand trou noir du lac enfoui sous des sapins et des feuillus de hêtres verts, avec sa petite chapelle perchée dévotement sur l'escarpement d'une rive, comme pour préserver les eaux grises des Elfes mystérieuses. Au Moyen-Age, en ce lieu solitaire, se dressait fièrement, tout en granit, le burg fameux de la Maix. Ses tours arrogantes, semblaient narguer les deux vallées qui dans le lointain, vont mourir en pente douce, vers la Meurthe au cours sinueux. Nulle chaumière ne se blotissait sous les hauts remparts crénelés, car il était enserré de forêts profondes et son terrible sire était renommé pour sa cruauté. L'âme du baron, était restée jadis par delà le Rhin. Jeune écuyer, il avait en effet dans le burg de son suzerain, au mépris de la loi jurée, les joies les plus douces, mais aussi les plus coupables d'un amour partagé. Il avait même conçu l'espoir d'arracher sa bien-aimée au foyer conjugal, pour l'emmener en son domaine. Tel un voyageur rapporte d'une traversée lointaine, aprés l'avoir ravie dans un temple, une idole finement ciselée qui fait rêver à des horizons étranges. Mais un jour, la blonde châtelaine, aussi cruelle qu'inconstante, l'avait fait jeter en un cachot, pour pouvoir se donner à un autre maître. Le malheureux amant s'était échappé, puis avait poignardé sa coupable maîtresse, avant de s'enfuir vers son repaire de la Maix.

Vingt ans se sont écoulés ; le baron vieilli, n'a pas oublié sa dame et sa vengeance inassouvie s'exerce brutalement sur tous les sujets de son domaine, car la douleur rend aveugles et cruelles les âmes mauvaises. Tout le jour, il chasse dans les sous-bois dont la tristesse s'harmonise avec ses sentiments... La bande des aventuriers qui l'entoure est connue jusqu'à vingt lieues à la ronde. Quand elle descend en plaine pour quérir des troupeaux et du vin, elle laisse sur son passage le deuil et la misère. Aussi les femmes se signent-elles quand leur regard tombe par mégarde sur le château et les enfants tremblent-ils au seul nom du sire de la Montagne.

 Or, un soir, les soudards appesantis par la fatigue, franchissent la herse du burg. Ils poussent à coup d'épieux des paysans qui plient sous le poids du butin pris dans leur chaumière. La nuit, qui lentement s'étend sur la nature est piquée au loin de points rouges marquant la trace des pillards. Le seigneur, passant par un créneau sa tête rousse, les yeux brillants d'une haine voluptueuse, contemple dans un sourire cruel la longue théorie qui s'avance silencieusement.

Mais les étoiles qui naissent à peine au firmament et le disque de la lune se cachent tout à coup sous d'épais nuages qui viennent se déchirer sur la cîme des sapins et sur la pointe des tourelles. La pluie tombe drue, envoyée par la Providence miséricordieuse, pour éteindre les incendies.

Sous les voûtes du repaire, l'orgie commence. Le sire et ses vasseaux étendus sur des peaux de bêtes se gorgent de viandes et de vin en écoutant les vielles des paysans qu'on oblige à jouer... mais le chant est plaintif, car les pauvres hères songent aux foyers dévastés ou volés, où dispersés dans la plaine ; à la femme et aux enfants qui grelottent sous le toit. Si triste devient l'air, que le baron en tressaille sur sa couche, la pensée d'amour lui revient en tête, il rugit...mais n'a point la force d'arrêter les musiciens.  Son oeil se voile d'une larme qui roule dans sa barbe. 

Soudain les torches s'éteignent, les tables se renversent, les murs tremblent, la foudre tombe tout alentour. Les sapins sifflent sous l'orage et, déracinés par le vent viennent se briser sur le manoir. La carcasse de granit est secouée comme fêtu de paille, les portes de chêne sont arrachées et la lueur des éclairs laisse voir aux convives qui s'accrochent désespérément aux murailles, des sangliers énormes, aux yeux chargés de flammes qui les éventrent de leurs crocs flamboyants.

Le roc et le mont chevelu s'entrouvent et baillent à la lune qui reparait tout à coup, puis le burg s'enfonce majestueusement en terre, glissant lentement dans l'ouverture  béante, et menaçant  encore le ciel de ses tourelles aiguës. Quelques mois après, les habitants des vallées, n'entendant plus par les bois les cors des sinistres chasseurs, tentèrent de s'approcher du lieu redouté ;  ils n'y trouvèrent plus  qu'un lac paisible et noir. 

Leurs âmes s'emplirent d'allégresse ; mais ils s'étaient attardés jusqu'au clair de lune... Ils entendirent s'exhaler  de l'onde, dans le calme profond du soir, un chant infiniment triste. c'était la plainte éternelle du sire de la Maix, victime de l'amour coupable qui conduit au crime ou au malheur." 

 

Légende du diable violoneux

 

"Dans les temps anciens il y avait à la place du lac une clairière et une prairie sur laquelle les pèlerins se retrouvaienrt aprés la messe de l'ermitage pour se restaurer avant de reprendre le chemin du retour. Un beau jour, un étranger au pays monte au lac avec son violon au moment du pélerinage de la fête Dieu. Arrivé sur le pré il se prend à jouer si bien que les pèlerins, au lieu de se rendre à la chapelle, se mettent à danser et à poursuivre joyeusement leurs ripailles. A l'heure de la messe l'ermite sonne la cloche, mais  rien n'y fait, le bal continue de plus belle. Las d'appeler, le prêtre commence seul l'office. A l'élévation le ciel s'encombre soudainement de nuages et d'éclairs, le vent se lève et dans un fracas épouvantable le sol s'entrouve brusquement. Du trou béant, en forme de cratère, d'immenses gerbes d'eau jaillissent et engloutissent les villageois sacrilèges. La colère divine et l'orage terminés, comme si rien ne s'était passé ,une fine brise caresse alors l'onde calme et détendue du lac de la Maix."

Cette légende fait penser à l'interdiction du pèlerinage décidée en 1758 par l'abbé de Senones Dom Augustin Fangé , neveu de Dom Calmet, en raison des "abus et indécences" qui s'y commettaient. Une autre version est tirée de la notice historique et descriptive d'Auguste Pelingre, secrétaire en chef de la mairie de Senones, auteur en 1902 d'une étude sur l'histoire de la Principauté de Salm.

"Jadis, sur l'emplacement du lac existait un village. La fête patronale avait lieu le jour de la fête Dieu et cette journée de liesse et de prière attirait un nombre considérable d'habitants des communes voisines. Un jour, malgré les appels de la cloche de l'église et ceux du prêtre qui allait dire la messe, les villageois et leur invités se mirent à danser en y mettant un entrain plus qu'ordinaire laissant le prêtre commencer presque seul le divin sacrifice. Au moment de l'élévation, un bruit formidable retentit et la terre s'entrouvrit engloutissant danseurs, musiciens, maisons et baraques. Le gouffre ayant été bientôt envahi par les eaux donna naissance au lac de la maix. On assure encore, termine l'auteur, que maintenant si l'on se trouve prés du lac le jour de la fête Dieu, au moment de la messe, on entend, en se penchant sur l'eau, les musiciens et le bruit de la danse."